Vers une désobéissance civile de masse pour le climat ?

, par  Association ARPENT , popularité : 3%

Une alliance inédite des scientifiques et des mouvements citoyens et écologistes montre que quelque chose de nouveau se passe. Comment faire pour que cette convergence ne soit un feu de paille sans lendemain ? La « désobéissance civile » revendiquée peut-elle être autre chose qu’un happening spectaculaire et ponctuel qui, en réalité, n’exerce qu’une faible pression sur le pouvoir politique ?

Le 20 février 2020, dans le journal Le Monde, 1 000 scientifiques de toutes disciplines lancent un appel à la désobéissance civile pour dénoncer l’inaction des gouvernements face à l’urgence écologique et climatique. Dans leur appel, les scientifiques estiment intolérable l’inertie des pouvoirs publics, « incapables de mettre en place des actions fortes et rapides pour faire face à la crise climatique ». Ils estiment que l’objectif de limiter le réchauffement sous les +1,5° est « désormais hors d’atteinte ». S’appuyant sur les conclusions des études préparatoires au prochain rapport du GIEC (2020), ils considèrent alors qu’un « réchauffement global de plus de 5°C ne peut plus être exclu si l’emballement actuel des émissions de gaz à effet de serre se poursuit ». Ils estiment que « notre gouvernement se rend complice de cette situation en négligeant le principe de précaution et en ne reconnaissant pas qu’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies est tout simplement une impasse ». Ils demandent aux responsables politiques de transformer de façon radicale notre modèle économique. En conséquence, ils appellent à participer aux actions de désobéissance civile organisées par les mouvements écologistes qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, ATTAC, Confédération paysanne, Greenpeace...) ou plus récents (ANV COP21, Extinction Rebellion, Youth for climate...).

De cet appel, est né le collectif Scientifiques en rébellion qui est en lien avec le collectif international Scientist Rebellion. Ces dernières semaines, ce collectif s’est signalé par un certain nombre de tribunes et d’actions qui ont remis au-devant de la scène la « désobéissance civile ». Le 27 septembre dernier, les chercheurs Julia Steinberger, Kévin Jean et Jérôme Santolini expliquent dans Le Monde pourquoi la désobéissance civile est légitime sur un plan éthique et pragmatique. S’appuyant sur un article de la revue The Lancet, du 6 décembre 2019, « Les professionnels de santé devraient-ils participer à la désobéissance civile en réponse à l’urgence sanitaire du changement climatique ? », ils s’inscrivent en faux contre « un argument fréquemment opposé », à savoir qu’ « un certain principe de neutralité requerrait que les scientifiques s’abstiennent d’intervenir dans le débat public, au risque de menacer leur intégrité ». Cette neutralité commode des scientifiques, en vérité, ne peut que cautionner un « certain statu quo », ce qui va à l’encontre de leurs préconisations pour lutter contre le dérèglement climatiques. Les scientifiques ont bien aujourd’hui un devoir d’engagement au nom précisément des valeurs que leurs travaux défendent. Ils estiment que « des personnes jouissant d’un statut social et professionnel favorisé, comme c’est le cas pour les scientifiques » ont un devoir de « s’engager en première ligne pour le bien commun », malgré les risques encourus.

Le 13 octobre dernier, le collectif des Scientifiques en rébellion, publient une tribune : « Pourquoi nous menons des actions de désobéissance civile en tant que scientifiques ? ». Ce texte veut exposer publiquement les débats et les questions que génère l’action de désobéissance civile de la part de scientifiques qui ne souhaitent pas « se défaire » de la déontologie qui les caractérise quand il s’agit de légitimer ou d’avoir recours à la désobéissance civile. Malheureusement, selon nous, ce texte manque son objectif. Certes, il présente les débats en cours sur l’évolution probable du réchauffement climatique et ses conséquences et sur ce qu’il faudrait faire immédiatement et à court terme : Ainsi, l’accord de Paris (+1,5 °), en toute hypothèse, ne sera vraisemblablement pas respecté. Ainsi, en l’état, la politique menée « nous maintient sur une trajectoire menaçant clairement l’habitabilité de la planète ». Ainsi, les scientifiques ne sont pas pour autant des prescripteurs de politique publique ; les mesures à prendre nécessitent des débats publics et démocratiques, sur le modèle d’« assemblées représentatives des citoyen.nes par tirage au sort ». Mais le texte n’aborde à aucun moment les « débats » qui seraient en cours sur la désobéissance civile, ce qui était pourtant annoncé en introduction de l’article. Il se contente de rappeler que « tant que d’une manière ou d’une autre, les États n’auront pas pris des mesures permettant d’éviter un cataclysme climatique, nos actions de désobéissance civile seront légitimes ». À aucun moment, le texte ne précise le contenu des actions envisagées, et encore moins les objectifs prévus, ni la stratégie mise en œuvre.

Le 14 et 15 octobre dernier, des scientifiques organisent dans plusieurs villes de France des actions d’information du public et de « désobéissance civile ». À Nice, une « conférence-occupation festive et populaire sur le thème « Urgence climatique, inaction politique » s’est déroulée devant la Maison des Grands Projets de la Ville de Nice. Une banderole « Climat, biodiversité : écoutons les scientifiques » a été déployée. À Toulouse, dix scientifiques, soutenus par les militants d’ANV-COP21, ont perturbé un événement co-organisé par Toulouse Métropole et le journal La Tribune sur le thème « Toulouse Zéro Carbone ». Les scientifiques ont pris la parole avant la tenue d’une table ronde à laquelle participaient entre autres TotalÉnergies et l’élu responsable du PCAET (Plan Climat Air Énergie Territorial) de la ville. À Paris s’est tenue une « conférence sauvage » intitulée « Inaction climatique : défaite de la science » au village des sciences de Sorbonne Université à l’occasion de la Fête de la science 2022. À Montpellier, une autre « conférence sauvage » a eu lieu place de la Comédie avec la participation d’une quarantaine de scientifiques et une vingtaine de militants d’ANV-COP21-Alternatiba.

Toutes ces actions auxquelles des scientifiques participent, ce qui est une véritable nouveauté parfaitement positive, visent à alerter, interpeller, informer, sensibiliser. Indéniablement, elles font partie de l’arsenal des méthodes non-violentes pour créer l’événement, attirer les médias, et tenter de sensibiliser le grand public et les décideurs. Elles sont de la même veine, mais beaucoup plus pertinentes que celles des militant.e.s de Just Stop Oil qui ont récemment aspergé de soupe un tableau de Van Gogh à Londres. Il s’agit de chercher à provoquer par une action spectaculaire et médiatique des prises de conscience salutaires. L’alliance entre scientifiques et militant.e.s pour le climat, là aussi une nouveauté, doit cependant nous interroger sur les objectifs et les méthodes d’action choisis. C’est ici que nous voulons commencer à discuter des termes choisis par les scientifiques pour qualifier leurs actions de « désobéissance civile ». Nous souhaitons, sans polémique, souligner les insuffisances de ce type d’actions au regard des enjeux parfaitement énoncés dans les différents appels de scientifiques. Notre propos sera enfin de mettre en évidence la nécessité de mener de véritables campagnes de désobéissance civile qui soient des leviers de pression sur les autorités politiques.

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